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UN JOURNAL, DES ARTICLES EPHEMERES, UNE ACTUALITE , lus ailleurs et à partager


DONNER A CHAQUE INSTANT SA PLEINE VALEUR

un message de Matthieu Ricard

écrit pendant cette longue période de confinement

Linda.jpg Crédit photo Linda Bortoletto

Chers amis,

je souhaitais vous envoyer mes bonnes pensées et mes humbles prières en ces circonstances difficiles. Je sais que beaucoup d’entre vous sont désorientés et ressentent de la peur face à l’épidémie qui affecte tant d’êtres humains dans le monde entier.

Nous devons prendre toutes les précautions nécessaires pour nous-mêmes, pour ceux qui nous sont chers, et pour l’ensemble de la communauté qui nous entoure.

Dans les pays nantis, nous en sommes peu à peu venus à penser que l’humanité avait maîtrisé la nature et pouvait le dominer selon son bon vouloir.

Nous cherchons en permanence le confort matériel et plaçons toutes nos attentes et nos craintes dans les conditions extérieures, poursuivant des intérêts superficiels par l’acquisition de toujours plus de possessions, de gadgets en tous genres, et de sensations plaisantes.

La situation actuelle est un rappel de la fragilité de la vie et du caractère illusoire du contrôle que nous pensons exercer sur le monde qui nous entoure. Mais ces circonstances défavorables peuvent aussi nous permettre de revisiter nos priorités dans la vie, de prendre plus clairement conscience de ce qui compte vraiment dans notre existence, et de remettre au cœur de nos préoccupations l’amitié, la bienveillance, le lien social, la qualité des relations à l’autre, l’entraide et la coopération, et tout ce qui contribue à une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Bien qu’aujourd’hui s’isoler physiquement soit un acte altruiste à l’égard de la société, pour éviter de propager involontairement l’épidémie, nous devons malgré tout redoubler de prévenance à l’égard de nos frères et sœurs humains, et veiller à prendre soin des personnes en difficulté, les personnes âgées qui vivent seules notamment. Donnons à chaque instant qui passe sa pleine valeur et comprenons à quel point notre vie et celle d’autrui sont précieuses.

Profitons donc de l’épreuve que nous traversons tous ensemble pour cultiver la bienveillance envers tous et la compassion pour ceux qui souffrent, en nous ouvrant à la sollicitude d’autrui et leur accordant la nôtre

Quel que soit le temps qui nous reste à vivre, le plus long possible espérons-le, vivons pleinement chaque instant avec bonté, liberté et paix intérieure. Contemplons aussi la nature profonde et immuable de notre propre esprit, qui est toujours présente derrière le tourbillon de nos espoirs et de nos inquiétudes.

Je suis donc de tout cœur avec vous et vous envoie mes humbles prières, tout particulièrement à ceux qui sont directement touchés par cette épidémie.

Prenez soin de vous et prenez soin des autres.

MESSAGE DE GREENPEACE

greenpeace.jpg Bonjour Jean-Claude,

La crise sanitaire à laquelle la France et une partie du monde font face nous affecte chacune et chacun dans notre quotidien, soit parce que nous continuons de travailler pour prendre soin des autres et assurer leurs besoins essentiels, soit parce nous sommes confiné·es, parfois dans des conditions éprouvantes… Et la situation est pire encore pour les personnes migrantes ou sans toit.

Dans la difficulté, notre force réside aussi dans notre capacité à rester lucides et à ne pas accepter n’importe quelle réponse politique lorsque nous parlerons de la crise au passé.

Les industries les plus toxiques sont déjà à la manœuvre, alors que des premiers plans de relance économique se dessinent. À nous de faire en sorte que la relance soit écologique, équitable et citoyenne.

Entre fausses opportunités et vrais espoirs, nous avons commencé à dresser un constat, présenté à travers cinq questions :

**Y a-t-il un lien entre la pandémie du Covid-19 et le dérèglement climatique ?**

C’est avant tout l’hypermobilité humaine qui a favorisé la pandémie du coronavirus. Mais les maladies infectieuses sont bel et bien favorisées par le dérèglement climatique et la destruction de la biodiversité. L’exemple de la grippe est frappant : à cause d’hivers de plus en plus doux, le virus est désormais actif sur une période plus étendue, voire sur toute l’année dans les régions tropicales.

**Les émissions de CO2 ont-elles vraiment baissé depuis le début de la crise du Covid-19 ?**

Oui, les émissions de CO2, responsables du changement climatique, ont nettement baissé dans les pays les premiers touchés par le coronavirus : on l’a constaté en Chine, en Italie et aux Etats-Unis. Ces baisses spectaculaires sont directement liées à la réduction drastique des activités industrielles fortement dépendantes du charbon et du pétrole. Mais pas de quoi se réjouir, car cela arrive après une longue période de hausse continue : les cinq dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées.

**Peut-on espérer un impact positif sur l’environnement et sur la baisse des émissions de CO2 à long terme ?**

Cette baisse des émissions de gaz à effet de serre est en réalité un trompe-l’œil : elle ne s’est produite que parce qu’une grande partie des activités humaines sont à l’arrêt forcé, dans des conditions dramatiques et avec des conséquences sociales et économiques très lourdes. Le Covid-19 représente un danger pour l’humanité. Pour réduire durablement les émissions de CO2, c’est le fonctionnement économique de nos sociétés, basé sur des activités polluantes et creusant les inégalités, qu’il faut revoir. Oui, on peut encore espérer une transformation, mais elle ne viendra pas de la crise sanitaire en elle-même : il faudra un plan de relance inédit qui prenne pleinement en compte l’urgence climatique, environnementale et sociale.

**Doit-on craindre un effet rebond en termes de pollution et d’émissions de gaz à effet de serre, une fois passée la crise du Covid-19 ?**

S’il se confirme, le report de rendez-vous internationaux risque de repousser aux calendes grecques les grandes décisions dont nous avons besoin pour faire face à deux autres urgences : le changement climatique et l’effondrement du vivant. Et les industries les plus polluantes, comme le secteur aérien, s’activent déjà pour obtenir de nouvelles dérégulations et enterrer les normes environnementales et sociales. On peut donc craindre un rebond des émissions de CO2 si le plan de relance vise à retrouver une croissance à n’importe quel prix et à revenir finalement au modèle néolibéral en place depuis des décennies.

Comment faire en sorte que les enjeux environnementaux ne soient pas mis sous le tapis après cette crise du Covid-19 ?

Cette crise du coronavirus montre qu’il est possible d’intervenir de manière drastique dans l’économie pour faire face à des menaces qui pèsent sur la collectivité toute entière. « Les grands changements semblent impossibles au début et inévitables à la fin », affirmait l’un des fondateurs de Greenpeace, Bob Hunter. Nous sommes dans un moment de ce type. Les plans de sauvegarde doivent avant tout concourir à la protection des travailleur·ses, et être assortis de contreparties sociales et environnementales pour les entreprises. A moyen terme, ils ne doivent pas être dirigés vers les secteurs fossiles. Au contraire : c’est le moment ou jamais d’investir dans la transition écologique en créant des emplois d’avenir, et d’imposer aux grandes entreprises une obligation de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Au-delà de réponses plus détaillées à ces questions, vous trouverez également dans un article publié sur notre site des pistes de réflexion et de lectures pour mieux comprendre les enjeux des plans de relance qui commencent à être mis en place.

FAIRE DU BIEN EN SILENCE !!!!

extrait diu blog de Christophe André

loup évêque d'oiseaux.jpg

Attention, aujourd'hui nous allons parler de choses grises et ternes, ringardes, suspectes même : nous allons parler de bienveillance et d’urbanité, de discrétion et d’humilité. Ça va être affreux...

Depuis toujours, notre monde est dirigé par les humains dotés des plus gros égos. Se mettre en avant, ne penser qu’à soi, passer devant tout le monde, n’être obsédé que par ses intérêts et sa réussite, parler plus et plus fort que les autres... voilà les clés du pouvoir, à défaut d’être celles du bonheur.

C’est comme ça depuis la nuit des temps, et le progrès aujourd’hui, c’est que tout le monde peut s’y mettre, ce n’est plus réservé aux puissants.

Nos sociétés modernes et démocratiques proposent maintenant à tous les citoyens de devenir eux aussi narcissiques, comme les grands de ce monde : parce que cela fait vendre et consommer davantage, les pubs et les big data nous incitent à promouvoir notre image et notre singularité, elles nous encouragent à boursoufler nos egos - parce que nous le valons bien -, elles nous poussent à nous mettre en scène, pour être admirés et même enviés, de la façon plus visible et bruyante possible...

Zim boum boum ! Le tapage du « moi, moi, je, je, » a été démultiplié par les réseaux sociaux, qui prospèrent sur la promotion des égos. Mais heureusement, nous commençons à prendre la mesure des dégâts.

Nous découvrons, selon la formule de Paul Valéry, que « le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne tient que par les moyens ». Nous réalisons que le bal des égos est pittoresque 5 minutes, mais qu’au bout d’un moment, on n’en peut plus des égoïsmes et des particularismes revendiqués, on n’en peut plus du « moi, je » et du « moi d’abord » : on veut de la fraternité, de la douceur, de la légèreté, du respect mutuel !

Alors entrent en scène les bienveilleuses et les bienveilleurs : ces personnes qui ne font pas de bruit mais qui font du bien, ces humains qui pratiquent dans l’ombre - au sein des familles, des entreprises, des associations -, ces vertus communes dont nous parlons aujourd’hui : la discrétion, la prévenance, la loyauté, la gratitude, la mesure, la constance.

Comme tout ça ne fait pas de bruit, on l’oublie. Mais si tout ça n’existait pas, ce serait la cata ! Et la vie en société deviendrait impossible, invivable, l’air humain deviendrait irrespirable.

Il faut rendre hommage à ces personnes et à leurs vertus discrètes, même si elles ne cherchent pas la lumière mais le bien commun. Leur rendre hommage de persévérer dans leur rébellion contre un des crédos de notre société : l’obsession de la compétition et de l’autopromotion. Leur rendre hommage de promouvoir au contraire l’entraide et la collaboration.

Si quelqu’un a du mal à suivre, on s’arrête pour l’aider au lieu de l’abandonner. Si quelqu’un fait ou dit des bêtises, on cherche à voir comment le lui montrer sans l’humilier. Quand on est au-dessus, on fait tout pour ne pas faire remarquer ses supériorités. On cultive l’humilité, cette humilité qui ne consiste pas à se rabaisser, mais à ne plus vouloir dominer ou briller.

On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance civile, de désobéir aux lois qui nous semblent injustes. Eh bien, les bienveilleuses et les bienveilleurs désobéissent aux injonctions modernes d’égoïsme et de narcissisme, et s’obstinent à diffuser dans notre grand corps social malade, toutes ces molécules anti-égotiques, toutes ces petites vertus, ces vertus communes et parfois dénigrées, que sont la gentillesse et le souci du bien d’autrui. Plus nous serons nombreux à leur ressembler, plus nos vies seront belles...

Illustration : "moins de bruit et plus de bonnes actions, s'il vous plaît !" (enluminure médiévale d'un loup évêque d'oiseaux).

Ce texte reprend ma chronique du 4 février 2020 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse. Christophe André


ETENDRE LA DUREE DE LA CHASSE NE LIMITERA PAS LA PROLIFERATION DU GIBIER


Durée de lecture : 8 minutes 25 février 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Chasse1.jpg

Le gouvernement s’apprête à autoriser la chasse deux mois plus tôt qu’avant. Énième concession au lobby de la chasse ? Mesure nécessaire pour réguler les populations de sangliers, qui détruisent les cultures ? Reporterre a interrogé des chasseurs, des naturalistes et des paysans.

Un nouveau cadeau aux chasseurs ? L’État s’apprête à faciliter la chasse des sangliers, chevreuils et renards dès le 1er juin, au lieu du 15 août aujourd’hui. C’est l’objet d’un décret gouvernemental qui suscite un vif débat sur le site du ministère de l’Écologie, que l’on peut consulter jusqu’au 4 mars. Plus de 13.000 internautes ont déjà réagi, dont une large majorité pour s’opposer à une mesure qui allongerait encore la période de chasse. Bientôt, prévient la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) dans un communiqué, « il ne restera bientôt plus que les mois d’avril et de mai pour profiter d’une nature sans chasse en France ».

Abattre des sangliers à partir du 1er juin était déjà possible, mais conditionné à l’obtention d’une « autorisation individuelle préfectorale de chasse anticipée ». « Dans les faits, la majorité des chasseurs attendait la fin des vacances d’été pour ressortir le fusil, indique la LPO. Grâce à un nouveau décret en préparation, plus besoin d’autorisation préalable : feu à volonté dès le 1er juin. » Une inquiétude que dément Nicolas Rivet, de la Fédération nationale des chasseurs : « Cette mesure ne va rien changer, il s’agit juste d’une simplification administrative. » Un avis partagé par David Pierrard, gestionnaire du domaine de Belval, où la protection de la nature s’allie à une pratique raisonnée de la chasse. « Chasser au début de l’été n’est pas dans la culture des chasseurs, glisse-t-il. Ce n’est pas parce qu’on facilite la chose qu’on aura des mecs dans des miradors partout en France au 1er juin. » Contacté à ce propos, le ministère de la Transition écologique ne nous a pas répondu à temps avant la publication de l’article.

Face à la prolifération des sangliers, nombre d’agriculteurs réclament plus de tirs

Mais si « cela ne change rien », pourquoi étendre encore la période de tirs ? « La suppression de l’autorisation individuelle de chasse anticipée pour le sanglier et le chevreuil » est une des mesures du décret « relatif à la maîtrise des populations de grand gibier et de leurs dégâts » et doit permettre d’« améliorer la situation. Les dommages agricoles dus au grand gibier sont en hausse, argue le ministère de l’Ecologie. La maîtrise des populations de grand gibier et notamment du sanglier est un enjeu de premier ordre. »

« Un sanglier vous retourne une prairie, détruit le sol, mange les céréales, mais aussi les raisins et les plantes maraîchères », détaille ainsi Jean-Michel Granjon, paysan dans la Loire et syndicaliste à la Confédération paysanne. En 2018, le préjudice pour les agriculteurs se serait élevé à 60 millions d’euros, indiquait l’an dernier le député LREM Alain Péréa, auteur d’un rapport sur le sujet (et passionné de chasse).

Face à cette prolifération, nombre d’agriculteurs réclament plus de tirs. « La chasse anticipée paraît une solution, même si on ne l’accueille pas avec joie, dit Jean-Michel Granjon. Dans certains secteurs, ça peut permettre de réguler la population. » Le paysan rappelle également que ces chasses estivales ne sont pas des battues, une méthode de chasse dans laquelle des traqueurs rabattent le gibier chassé vers des tireurs postés.

Le naturaliste Pierre Rigaux doute que la chasse anticipée résolve le problème. « Depuis vingt ans qu’on tue le sanglier, même en facilitant les tirs ou en allongeant les périodes de chasse, ça ne fait pas baisser la population », constate-t-il. Plus de 700.000 animaux auraient été abattus sur la saison 2018-2019, un chiffre en constante hausse. « En Alsace-Moselle, ils tirent toute l’année, même de nuit, et ce n’est pas mieux qu’ailleurs, confirme David Pierrard, lui-même chasseur. On peut rallonger autant qu’on veut la période de chasse, s’il n’y a pas de réelle volonté de réduire le gibier, ça n’aura aucun effet. »

chasse2.jpg « Si on laisse les laies, ça fait plus de petits. »

Pour Jean-Michel Granjon, paysan, cet échec est imputable, en partie, aux chasseurs eux-mêmes : « Jusqu’ici, la plupart d’entre eux étaient dans une logique de développement et non pas dans une logique de régulation ». Autrement dit, l’objectif premier n’était pas de réduire les populations mais de les entretenir, pour le bon plaisir des tireurs. « Il y avait des consignes contre-productives, comme celles de ne pas tirer les laies reproductrices [femelles sangliers], dit le paysan. Sauf que si on laisse les laies, ça fait plus de petits. » Autres pratiques régulièrement pointée du doigt : le nourrissage (ou agrainage), le lâcher d’individus élevés en captivités, l’hybridation avec le cochon. Autant de pratiques que le décret ministériel n’aborde pas, ou à la marge. « Il y a une mesure contre les lâchers, mais c’est tout, regrette M. Granjon. On est déçu, c’est loin de ce qu’on souhaitait. »

« Je veux être libre d’aller et venir, ce qui n’est pas le cas en période de chasse »

Selon Yves Verilhac, directeur de la LPO, il s’agit donc d’une énième concession au lobby de la chasse. « Si le gouvernement voulait vraiment se concentrer sur les dégâts aux cultures, le texte ne concernerait pas les chevreuils, qui causent des dommages minimes, et encore moins les renards [1], qui mangent des micro-mammifères et sont des alliés des agriculteurs, dit-il. C’est donc bien un texte pour étendre les périodes de chasse. »

Juin et juillet sont précisément « un temps de redécouverte de la nature pour les gens qui se baladent, ajoute Yves Verilhac. Le partage de la nature, c’est important. » Dix personnes ont été tuées depuis le début de la saison de la chasse, à l’été 2019. L’année précédente, d’après l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, « le nombre total d’accidents de chasse relevés durant la saison [s’est élevé] à 131 », dont sept mortels (les victimes sont principalement des chasseurs). Et l’Office de préciser : « La très grande majorité des accidents mortels restent liés à un manquement aux règles élémentaires de sécurité et en particulier au non-respect de l’angle de sécurité de 30°, à un tir sans identification ou à une mauvaise manipulation de l’arme. » Les battues et les parties de chasse en milieu péri-urbain sont particulièrement pointées. chasse3.jpg « S’il s’agissait vraiment des dégâts aux cultures, le texte ne concernerait pas les chevreuils. »

Sur le site de la consultation publique, nombre d’internautes ont fait part de leur crainte, à l’instar de cette citoyenne anonyme : « J’ai envie de me promener en toute tranquillité et sécurité. Je veux être libre d’aller et venir, ce qui n’est pas le cas en période de chasse. L’enjeu financier pour l’agriculture ne doit pas être un prétexte en faveur de cette chasse de loisir qui est très dangereuse pour les concitoyens. » Fanny, fille d’agriculteurs, pense aussi que si « la chasse est nécessaire, la régulation par les grands prédateurs n’étant pas suffisante, elle ne doit pas monopoliser l’espace naturel. La forêt et la montagne doivent rester accessibles sans crainte pour les gens qui ne chassent pas, au moins sur la durée de la saison estivale ! »

Le naturaliste Pierre Rigaux estime de son côté que la solution au problème du grand gibier pourrait être pensée à travers une approche agricole : « La plupart des dégâts concernent une minorité de zones et de cultures, notamment du maïs en monoculture. Si on développe une autre agriculture, avec des petites parcelles plus faciles à protéger, avec des productions moins attractives pour les sangliers, on pourrait sans doute limiter les dommages. » De son côté, David Pierrard pousse pour « remettre à plat les pratiques de chasse » : « Les chasseurs se font plaisir, mais il faut aller au-delà : nous devons faire évoluer les pratiques vers des méthodes de chasse plus efficaces, plus propres. Un écosystème en bonne santé, une biodiversité riche, on a tous à y gagner. »


FACE AU MANQUE DE NEIGE, LE DELIRE TECHNIQUE ATTEINT LES SOMMETS


Durée de lecture : 5 minutes 25 février 2020 / Daniel Appell Revard1.jpg Sur les pentes du Revard (Savoie), la neige manque et les jours du ski de piste sont comptés. Selon l’auteur de cette tribune, accompagnateur en montagne, « le modèle économique du tout-ski est clairement à l’agonie ». Plutôt que de lancer une réflexion collective et « enthousiasmante » sur l’avenir, c’est le déni qui prime.

Daniel Appell est accompagnateur en montagne et guide naturaliste basé à Montcel (Savoie), sur les pentes du Mont Revard, dans le Parc naturel régional du massif des Bauges.

Courir, sauter, se rouler dans la neige, voilà le joyeux bazar d’une récré normale lorsque j’accompagne des classes de Savoie pour une « sortie raquettes ». De nombreux professeurs des écoles prennent l’initiative de ce type de sortie scolaire pour immerger leurs jeunes élèves dans le milieu montagnard hivernal. Sous le soleil, au milieu des sapins enneigés, faire une belle trace de descente dans la poudre provoque sourires et franches rigolades chez ces jeunes qui, souvent, découvrent ce milieu magique à deux pas de chez eux.

Mais cet hiver 2019-2020 va marquer les esprits différemment. Les raquettes sont devenues inutiles et les roulades dans la neige impossibles. Car à ces altitudes dites moyennes, de 1.300 à 1.500 mètres environ, mis à part quelques journées exceptionnelles, le manteau neigeux est devenu quasi inexistant. Sur les pentes du Revard, le printemps approche et l’hiver n’est pas encore venu. Comment alors faire vivre aux élèves la beauté d’une randonnée hivernale dans une forêt couverte de neige, le froid intense qui vous picote les joues et transforme chaque flocon en un cristal scintillant ? Comment leur dire que le changement climatique est deux fois plus rapide dans les Alpes que dans tout l’hémisphère Nord ? Leur faire aimer ce qui s’écroule sous nos yeux ?

L’aveuglement des élus empêche toute réflexion sur l’avenir, sur fond de chantage à l’emploi

Certes, les températures qui oscillent autour de 0° C peuvent sembler basses. Elles sont, en fait, historiquement hautes, quasi-printanières au cœur de l’hiver. L’Amazonie, l’Australie, brûlent et il en est de même pour les Alpes. Ce ne sont pas des flammes et les fumées qui envahissent le ciel, mais des torrents qui coulent en plein hiver comme ils le faisaient, il y a encore quelques années, au mois d’avril ! Les vaches sont au pré au mois de décembre et les randonneurs se baladent en chemisette au soleil de midi en janvier. Cet hiver, le désastre en cours est devenu incontournable et la vitesse des bouleversements sidérante. Le Revard se situe désormais à l’altitude limite entre la pluie et la neige. Les balades hivernales y seront toujours possibles, sans raquettes, mais les jours du ski de piste sont comptés. Le ski de fond joue lui son avenir à peu de choses : quelques journées plus froides, une petite chute de neige, un peu moins de soleil... Le modèle économique du tout-ski est clairement à l’agonie. Revard2.jpg La piste noire tient grâce au damage et à son exposition plein Nord.

Pourtant, pour trop d’élus d’Aix-les-Bains et autres décideurs, le déni climatique est de mise. L’un d’eux ose même affirmer publiquement que la neige sera encore présente dans les dix à quinze années à venir. Cet aveuglement empêche toute réflexion sur l’avenir d’un Revard privé de neige et prolonge, sur fond de chantage à l’emploi, ce modèle économique catastrophique. Le ski de fond, seule activité lucrative encore tenable, devient l’objet de toute leur attention.

Le projet global d’aménagement de La Féclaz (Savoie), mûri au début des années 2010, se met en place. Ont déjà été construits de nouveaux hébergements, un stade de tir pour le biathlon inauguré en 2015 (coût : deux millions d’euros), une piste goudronnée de ski-roue de 4,5 kilomètres pour l’entraînement à l’année des fondeurs. Une retenue collinaire de 25.000 à 30.000 mètres cubes, assortie d’une batterie de 29 canons à neige et de l’extension de la piste de ski-roue, devrait sortir de terre dès ce printemps (4,7 millions d’euros). Le tout pour garantir l’enneigement artificiel de ce stade de neige et accueillir des compétitions internationales. Enfin, la création d’une route est en cours pour fluidifier le flot des voitures individuelles (1,5 million d’euros), moyen de transport toujours privilégié.

Tout ceci entraîne des dégâts environnementaux considérables. Un biotope alpin va être saccagé de façon irrémédiable. Le pastoralisme local sera expulsé de l’alpage. Les énormes volumes d’eau prélevés perturberont les cycles naturels fondamentaux. De nombreuses voix s’interrogent sur la pertinence et la pérennité de ces travaux. Seules les enquêtes d’utilité publique, obligatoires mais consultatives, sont organisées. L’absence d’un véritable débat démocratique est flagrant. Par exemple sur l’hypothèse, retenue pour les études techniques, que les émissions de gaz à effet de serre sont en voie de stabilisation – ce qui permet de rendre l’évolution future des températures en montagne et de la disponibilité des ressources en eau compatibles avec la production de neige artificielle.

Il serait tellement plus enthousiasmant de réfléchir collectivement à un autre avenir

Ailleurs dans les Alpes, le délire technique atteint des sommets. Quand les canons ne suffisent pas, la neige naturelle est ramassée et transférée sur les pistes de ski par camion et hélicoptère. L’eau de fonte des glaciers est pompée puis acheminée en altitude sur leurs bassins de naissance pour que des canons la recrachent sous forme de neige. Le ski artificiel s’impose partout au prix d’une empreinte carbone et de coûts financiers ahurissants. La montagne devient un parc d’attraction générant des profits pour quelques-uns au détriment de l’intérêt collectif. Revard3.jpg La crête du Revard vue du Nord-Ouest.

Toute cette géo-ingénierie alpine est censée permettre de continuer à exploiter les montagnes quelles que soient les conséquences environnementales. Fantasme prométhéen de contrôle de la neige, du climat, de la nature. Ce refus obstiné de voir les conséquences de nos actes nous mène vers un avenir redoutable.

Il serait tellement plus enthousiasmant de réfléchir collectivement à un autre avenir. En rassemblant les acteurs locaux, en mobilisant l’énergie et la créativité de tous au service des biens communs pour réinventer le sens et la place de nos montagnes dans nos sociétés. Pouvoir s’émerveiller dans une nature laissée le plus possible à elle-même constitue le premier pas vers le respect, la connaissance et la protection. C’est ainsi que nous construirons une société respectueuse de notre environnement montagnard et un avenir soutenable.


JEAN DANIEL, UN FABULEUX DESTIN


Le fondateur, directeur et éditorialiste du « Nouvel Observateur » s’est éteint mercredi soir. Comment le onzième enfant de Jules Messaoud Bensaïd est-il devenu l’un des plus illustres journalistes français sous le nom de Jean Daniel ? Serge Raffy retrace le parcours hors du commun d’un stendhalien solaire, qui fit la rencontre d’Albert Camus, avant de traverser et d’analyser toutes les crises de son temps.

Par Serge Raffy Publié le 20 février 2020 à 10h28 Mis à jour le 20 février 2020 500f550_fAqGn_jC7JvX68e4Gp4Gr7XD.jpg

D’où lui vient cette lueur mélancolique dans le regard ? Est-ce parce qu’il fut toute sa vie un écrivain égaré en journalisme et qu’il porte ce regret comme une blessure ? Enseveli sous les honneurs, les prix, les médailles, Jean Daniel, mort mercredi 19 février, a traversé le XXe siècle en côtoyant les plus grands, Kennedy, Castro, de Gaulle, Ben Bella, Mendès France, Mitterrand, Rocard, et tant d’autres. Il murmurait à l’oreille des présidents, dans la cavalcade effrénée de l’Histoire, mais il n’est jamais vraiment sorti de cette ambiguïté originelle. Celle de l’impossible choix. Ecrivain ou journaliste ? Combien de fois a-t-il répété autour de lui qu’il n’avait jamais tranché la question ? Et si ce doute était sa principale force ? Et aussi l’explication du succès d’un titre déjà quinquagénaire. Si le fameux ADN, la singularité, du journal qu’il a fondé, en 1964, « le Nouvel Observateur du monde », prenait sa source dans l’histoire même de son inventeur et inspirateur ? Celle d’un gosse de la Méditerranée tombé tout petit dans le bain salvateur de la littérature.

Tout, dans sa prime jeunesse, le portait vers l’écriture. D’abord sa sœur, Mathilde, aînée d’une fratrie de onze enfants, qui jouait auprès de lui, le dernier-né, le rôle de seconde mère. Pianiste, férue de romans français du XIXe siècle, elle l’initie très tôt à Stendhal, comme on entre en religion. L’adolescent de Blida, ville algérienne de la plaine de la Mitidja, fils d’un commerçant juif, Jules Messaoud Bensaïd, un colosse au grand cœur, qui, avant de devenir minotier, fut portefaix dans une petite entreprise de la ville, se prend de passion pour ce maître du « réalisme romantique ». Pendant que son père négocie céréales et farine dans la boutique du rez-de-chaussée de la maison familiale, le « petit » dévore l’œuvre du maître, dont il épouse la philosophie de vie, celle de la « chasse au bonheur », mais aussi l’élégance de plume, écriture serrée, précise, parfois précieuse.

Jean Daniel enfant. (COLLECTION PERSONNELLE)

A 12 ans, au collège colonial, il trousse des portraits d’une troublante maturité. Le gamin serait-il un surdoué ? Un de ses professeurs, André Belamich, condisciple d’Albert Camus en khâgne, à Alger, futur traducteur de l’œuvre de Federico Garcia Lorca, le remarque et le prend sous son aile. A ses côtés, le jeune Bensaïd découvre Gide, Romain Rolland, Maurice Martin du Gard, Stefan Zweig, « le Magazine littéraire ».

La 2e division blindée du général Leclerc

Dans l’Algérie française des années 1930, l’adolescent juif de la Mitidja vit dans une bulle. Il est la fierté de sa famille. Le petit dernier pourrait bien, un jour, pensent-ils, devenir un « homme de lettres », écrivain célèbre ou éminent professeur d’université. Ce dernier est à mille lieux de penser que l’éden algérien n’est qu’un mirage. Il ne pressent pas le souffle de l’indépendance qui va emporter ses rêves de jeunesse. L’atmosphère ouatée du boulevard des Orangers, où se retrouvait la jeunesse dorée de Blida, n’était qu’une illusion. « C’est sans doute une des clés de la vie de Jean Daniel, explique Pierre Bénichou, qui fut directeur adjoint du “Nouvel Observateur”. Il aurait pu devenir une jolie plume, auteur de romans bien ficelés, pour ne pas dire plus, mais la politique lui est tombée dessus sans crier gare. Le tourbillon de l’Histoire l’a, si je puis dire, pris par surprise. Il l’a déniaisé, et pas n’importe quand : le 7 octobre 1940. »

Terrible date pour les juifs algériens. Le régime de Vichy abroge, ce jour-là, le décret Crémieux, qui accordait, depuis 1870, un statut de naturalisé français aux juifs. A 20 ans, l’étudiant en philosophie à l’université d’Alger est sous le choc : il n’est plus un « enfant de la patrie ». Il n’est pas algérien pour autant. Sa judéité ? Chez lui, on célèbre les fêtes juives a minima. Bien que son père fût un temps président du Consistoire de Blida, la famille se revendique comme profondément laïque. Le jeune homme rêveur, un brin timide, découvre, effaré, la monstruosité de l’antisémitisme d’Etat.

Jean Bensaïd signe alors une pétition, avec d’autres étudiants, pour protester contre la fermeture de la faculté aux étudiants et enseignants juifs. « Nous jeunes étudiants juifs, nous nous sommes donnés tout entiers à la vie française, notre langue est la langue française, nos maîtres, les maîtres de l’université française. Que l’on songe au désarroi qui serait le nôtre, le jour où l’on voudrait nous interdire la seule culture qui nous soit accessible. Nous ne pourrions même pas nous replier sur un passé juif, sur des traditions juives que nous avons perdues de notre propre mouvement et parce que le gouvernement de la France nous y invitait. Nous serions comme dépouillés de biens et richesses, qu’on nous avait implicitement promis. » Tout est dit dans ce texte qui sonne comme un appel au secours.

Comment réagit l’étudiant venu de Blida ? Il pourrait adhérer au Parti communiste, s’enrôler dans la Résistance naissante. Mais, il le dira lui-même, il n’a pas l’âme d’un militant ni d’un héros. Face aux atrocités du nazisme, il décide tout de même de choisir son camp, celui du général de Gaulle, l’homme de l’appel du 18 juin. Jean Daniel déserte l’armée du général Giraud, dans laquelle il avait été mobilisé, part pour l’Angleterre, en passant par l’Ecosse et intègre la 2e division blindée du général Leclerc. Il n’est pas un héros, prétend-il, mais veut devenir parachutiste, alors qu’il se croyait antimilitariste quelques mois plus tôt. En fait, il est affecté dans une unité du génie non combattante chargée de transporter du matériel sur la ligne de front. Il n’a pas ferraillé sous la mitraille ? Qu’importe. Il a participé à la déroute du nazisme. On lui décerne la croix de guerre pour avoir libéré Paris. Il a alors 24 ans.

Un lien quasi fraternel avec Albert Camu

Le sergent-chef Bensaïd, démobilisé, n’a qu’une idée : reprendre une existence normale, se consacrer à la philosophie. Sa vocation d’homme de lettres est toujours intacte. Il s’inscrit à la Sorbonne avec un objectif : l’agrégation. Mais la politique va le distraire de ses objectifs. Un vieil ami de Blida lui dégote un poste de plume du président du gouvernement provisoire de la République, Félix Gouin. Le fils du minotier de Blida découvre les cimes du pouvoir, ses intrigues, ses grandeurs et ses mesquineries. Pas pour longtemps. Félix Gouin est emporté par une affaire de détournement de fonds sur le commerce de vins venus d’Algérie. Première expérience politique, premier scandale, pour le jeune attaché de cabinet. Echaudé, il n’a pas l’intention de faire carrière dans les arcanes de l’Etat. Il restera désormais en lisière de l’univers des cabinets ministériels. On lui propose un poste de sous-préfet ? Refus. Il est finalement recasé dans la presse, un peu par hasard. Il intègre la Société nationale des Entreprises de Presse, organisme chargé de réattribuer les journaux confisqués à la Libération pour cause de collaboration avec l’ennemi.

Le jeune garçon côtoie alors tous les hommes qui vont compter dans les journaux d’après-guerre. Les intellectuels issus de la Résistance fourmillent de projets. Certains voient le jour, comme la revue « Caliban », qui se veut un organe de vulgarisation culturelle, marqué à gauche. On lui propose de se lancer dans cette aventure. Il accepte, enthousiaste. En quelques mois, Jean Bensaïd en devient le porte-parole, puis très vite, le rédacteur en chef. L’ambition du titre ? Rendre intelligible la marche du monde. Ce credo ne quittera plus le nouveau patron de presse qui cherche à s’entourer de tous les intellectuels de la place de Paris. Son argumentaire pour les attirer dans ses filets : esprit critique, attention, réflexion, lucidité. Et ils viennent tous, conquis par le charme provincial et la délicatesse de ce débutant en journalisme : Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Mounier, Jean-Marie Domenach, Claude Bourdet, et bien d’autres. Cet aréopage d’intellectuels, sous l’impulsion de Camus, cherche à sortir des griffes idéologiques du PCF, tout-puissant dans le monde de l’université et des belles lettres. Les horreurs du stalinisme n’ont pas encore été révélées au grand public et « Retour de l’URSS », d’André Gide, publié en 1936, implacable critique de la réalité soviétique, n’a pas encore marqué les esprits.

A « Caliban », durant une bonne décennie, le débat central qui a agité la rédaction porte sur la capacité de marier marxisme et démocratie. Albert Camus ne croit pas à cette alliance. Jean Bensaïd, qui a pris comme nom de plume, Jean Daniel, a une position plus modérée. Est-ce son admiration sans borne pour un ami algérien, militant communiste, parti combattre le fascisme en Espagne, au milieu des années 1930, tué au combat dans les rangs des Brigades internationales, qui freine ses ardeurs anticommunistes ? Sans doute. Entre l’auteur de « l’Etranger » et l’enfant de Blida, les discussions, malgré l’amitié qui les lie, sont parfois rugueuses. Les deux hommes, jusqu’au décès du prix Nobel de littérature dans un accident de voiture, en 1960, garderont un lien quasi fraternel.

Jean Daniel avec sa soeur Yolande. (COLLECTION PERSONNELLE)

Pour l’heure, au début des années 1950, Jean Daniel a un souci : sauver « Caliban » de la faillite. La revue est déficitaire. Jean Daniel n’est pas un gestionnaire et ne le sera jamais. Deux hommes politiques tentent alors de lui venir en aide. Louis Joxe, d’abord, qui deviendra ministre du général de Gaulle, à partir de 1959. Depuis le Quai-d’Orsay, où il est directeur des Relations culturelles, le père de Pierre Joxe abonne à la revue toutes les ambassades, légations et Alliances françaises, soit environ un millier d’exemplaires achetés à chaque parution. René Pleven, président du Conseil, donne aussi son écot en offrant une valise de billets de fonds secrets. En vain. Malgré ces soutiens, les politiques ne sauveront pas « Caliban ». Jean Daniel, dépité, cherche à rebondir. Que faire après ces années si palpitantes ? Un temps, il tente de créer une nouvelle revue, « Valeurs », consacrée aux arts et à la littérature, en duo avec Albert Camus, mais le projet capote. Le financier suisse qui devait financer l’opération se révèle être un escroc. Coup dur pour Jean Daniel qui se retrouve sans emploi.

Pendant quelques mois, grâce à l’intervention d’Albert Camus, il enseigne quelques mois la philosophie dans un lycée d’Oran. Ses amis, Camus en tête, l’exhortent à rentrer sur Paris, pour ne pas se faire oublier. L’écrivain, encore lui, telle une bonne fée, lui dégote une place dans une agence de presse, la SGP, Société générale de Presse. Après avoir brillé à « Caliban », magazine où la signature est une forme d’étendard, Jean Daniel découvre l’austère anonymat du journalisme d’agence. Mais, au moins, il retrouve les petits bonheurs du quartier Latin. La SGP est une épreuve pour l’ego, mais une formidable école. Il en profite pour tenter d’écrire des romans, mais l’isolement l’épouvante. Il n’a pas l’âme d’un moine cistercien. Il a besoin d’être au cœur de l’Histoire en mouvement. Au cœur de l’Histoire ou en lisière ? Sous la pression amicale d’Albert Camus, il finit tout de même par écrire « l’Erreur » (Gallimard, 1953), roman autobiographique imprégné de nostalgie sur son enfance blidéenne, mais aussi réflexion sur le suicide. La critique annonce la naissance d’un écrivain. A tort, car la politique, ce diable souriant, va encore le rattraper.

La rencontre avec Pierre Mendès France

A la SGP, on lui propose de couvrir l’actualité de l’Afrique du Nord. Il est tout indiqué pour cette mission. N’est-il pas originaire lui-même de ces territoires ? Les pays du Maghreb sont en pleine effervescence nationaliste ; les mouvements indépendantistes sont à l’offensive au Maroc, en Tunisie et bientôt en Algérie. Comment refuser un tel poste ? Le journaliste découvre qu’il sait peu de choses de la colonisation, pas plus que des colonisés. Son enfance et son adolescence ont été comme des parenthèses enchantées, celles d’un jeune « colon » vivant dans le vase clos de la bonne société des Français d’Algérie. Tour d’ivoire ? Il se jette alors dans la lecture de tous les spécialistes du Maghreb. En quelques mois, il comble ses lacunes et apparaît aux yeux de tous comme une des pointures de la presse française sur la question maghrébine.

Ses chroniques sont remarquées par un fringant tycoon des médias, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Ce dernier vient de créer le magazine « l’Express ». En 1955, le conflit algérien atteint des proportions violentes que les politiques, depuis Paris, n’avaient pas anticipées. Le Front national de Libération, mouvement révolutionnaire, multiplie les attentats. JJSS cherche en urgence un journaliste pour couvrir l’événement. Jean Daniel est très vite embauché. Dans ses nouvelles fonctions, ce dernier fait une rencontre capitale avec une personnalité à qui il vouera, tout au long de sa carrière, une admiration et une fidélité indéfectibles : Pierre Mendès France. Pour le journaliste, l’ancien président du Conseil, l’artisan de la décolonisation en Indochine, représente l’idéal de ce que doit être un homme politique. Rigueur, honnêteté, loyauté, goût du dialogue, art du compromis. Après l’Indochine, il pourrait être l’homme de paix capable de résoudre la crise algérienne. « L’Express » lui est tout dévoué. Au grand désarroi de ses soutiens, Mendès France, en désaccord avec la politique de répression engagée par le socialiste Guy Mollet, démissionne de son poste de ministre d’Etat. Jean Daniel approuve ce départ. Mais, sans Mendès France, la paix s’éloigne à coup sûr.

Comme son mentor, Jean Daniel défend l’idée que, malgré la terreur imposée par le FLN, puis par l’OAS, il faut à tout prix trouver un compromis pour éviter le bain de sang. Négocier, toujours. A cette époque, François Mitterrand est ministre de la Justice de Guy Mollet. Partisan d’une ligne dure, très répressive, le futur patron du PS d’Epinay refuse de nombreuses demandes de grâce d’insurgés condamnés à mort. Quarante-cinq Algériens seront guillotinés sous son mandat. Cette tache sur le parcours de celui qui accédera au pouvoir vingt-cinq ans plus tard ne s’est jamais effacée dans la mémoire du journaliste de « l’Express ». « C’est sans doute là que se situe la méfiance qui n’a jamais cessé entre Mitterrand et Jean Daniel, souligne Robert Schneider, ancien chef du service politique du “Nouvel Observateur”. Cette fêlure a pesé lourd dans leur relation. On peut dire qu’ils se supportaient mutuellement, mais qu’ils ne se sont jamais aimés. Jean Daniel était mendésiste. Mitterrand, lui, était mitterrandiste. »

Partisan de la négociation avec le FLN

A « l’Express », Jean Daniel écrit un de ses premiers articles comme une réponse à une déclaration incantatoire de Mitterrand « L’Algérie, c’est la France ». Paris-Alger, deux capitales pour un seul pays ? Le journaliste n’y croit déjà plus. « En proclamant l’Algérie, c’est la France, nous affirmons un but ou un désir, mais est-ce une réalité ? écrit-il dans “l’Express”. […] Il y a encore quelques chances de faire des peuples européen et musulman en Algérie une communauté française. Mais il faut ajouter aussitôt que nous jouons, dans ce domaine, notre dernière chance. » Lucide, Jean Daniel restera tout au long du conflit partisan de la négociation avec le FLN, ce qui lui vaudra menaces et condamnations à mort des radicaux de l’Algérie française. Son appartement parisien est plastiqué. Comme de nombreux journalistes, il suit le plus souvent le conflit depuis la Tunisie voisine, devenue indépendante depuis 1956. Installé dans la cité balnéaire de Sidi Bou Saïd, sur les rivages du golfe de Tunis, comme la plupart des correspondants étrangers, il rencontre discrètement les dirigeants du FLN en exil.

Dans ce Saint-Tropez tunisien, il se lie d’amitié avec les envoyés spéciaux de la presse anglo-saxonne. Un petit groupe se forme, surnommé le Maghreb Circus, une confrérie joyeuse et fêtarde, où on s’échange informations exclusives et contacts dans la rébellion toute proche. « Dans cette bande, raconte Guy Sitbon, ancien dirigeant du “Nouvel Observateur”, Jean Daniel s’était lié d’amitié avec l’américain Tom Brady. Ce dernier l’avait intronisé caïd du Maghreb Circus et lui avait fait revêtir le burnous. C’était paradoxal : nous échangions des tuyaux sur le FLN sur le sable, en buvant du rosé. » La dolce vita aux portes de l’enfer ? Durant cette période, entre reportages de guerre et moments d’accalmie à Sidi Bou Saïd, Jean Daniel tisse sa toile et ses réseaux. Bourguiba, Ferhat Abbas, le jeune Bouteflika, et bien d’autres, deviennent des « proches ». La direction de « l’Express » est aux anges. Sa nouvelle recrue multiplie entretiens exclusifs et reportages et devient incontournable.

L’enfant de Blida traverse cette guerre de décolonisation au pas de course. Il refuse d’être un héros ? A Bizerte, au cours d’un combat entre les insurgés et les forces françaises, alors qu’il sort d’une entrevue avec Habib Bourguiba, il tombe sous la mitraille d’un avion… français. Blessé gravement, il passe de longs mois hospitalisé.

Hospitalisé en 1961, après avoir été touché par un tir d’avion français à Bizerte en Tunisie. (JEAN MARQUIS)

A Paris, les politiques s’interrogent. Qui est vraiment cette étoile montante du journalisme ? On le dit gaulliste, à cause de son engagement dans la division Leclerc, mais aussi mendésiste, pacifiste, traître à la patrie, ou encore petit télégraphiste des chefs du FLN, donc sympathisant communiste. On lui colle toutes les étiquettes. Au fond, Jean Daniel est avant tout un homme déchiré entre son amour pour sa terre natale, à l’instar d’Albert Camus, et sa conviction que l’Algérie est condamnée à couper les ponts avec la métropole. La décolonisation est un voyage sans retour, il en est persuadé. Il veut seulement éviter le pire, le bain de sang. Il est le témoin malheureux de cette séparation violente.

JFK et Fidel Castro

La mort d’Albert Camus le laisse comme orphelin. Le prix Nobel de littérature était pour lui un parrain, un frère, un modèle et aussi un compagnon avec qui il a tant débattu. Camus rêvait d’une fédération gardant l’Algérie dans le giron de la République. Daniel, plus visionnaire, avait fait le deuil de cette idée. Quand les accords d’Evian sont signés, en mars 1962, Jean Daniel, en convalescence à Paris, approuve de Gaulle. La paix revenue, comme tous les correspondants de guerre qui ont vécu toutes ces années intensément, il s’ennuie à Paris. Malgré l’admiration qu’il éprouve pour de Gaulle, le Général résistant, il est plus réservé sur sa pratique du pouvoir et ne cache pas son inclination mendésiste. Il ne suit donc la politique hexagonale que d’un œil.

Un événement international va bouleverser son image et le propulser dans la célébrité : la crise américano-cubaine. A l’automne 1963, le reporter de « l’Express » part pour Washington, avant d’aller à La Havane, où il espère rencontrer Fidel Castro, et, fait exceptionnel, obtient un entretien avec le président américain. Surprise : à la Maison-Blanche, John Kennedy lui propose de jouer les messagers de paix auprès du leader cubain. JFK, après la crise des missiles, ne veut plus revivre un conflit qui a failli tourner au cauchemar nucléaire. JFK cherche un émissaire qui n’implique pas directement son administration. Le journaliste français est tout indiqué pour cette mission. Jean Daniel part donc à Cuba rencontrer le Lider Maximo.

Le 22 novembre 1963, il déjeune sur une plage de Varadero en compagnie du Comandante. Alors que les deux hommes dégustent une langouste grillée, ils apprennent l’attentat de Dallas. Jean Daniel se retrouve brutalement acteur de l’Histoire. La presse américaine lui consacre de longs articles. En rentrant en France, auréolé de ce statut de star du journalisme, il s’attend à une haie d’honneur de la part de JJSS et de l’état-major du journal. Erreur. « L’Express » a la tête ailleurs. df105d9_dz1-8xYJqPu5kuMlzreebAl1.jpg Interview de Fidel Castro à La Havane le 21 novembre 1963, veille de l’assassinat de John Kennedy. (MARC RIBOUD)

En difficulté financière, la direction du journal cherche à mettre en place une nouvelle politique éditoriale, moins engagée, plus orientée vers le journalisme à l’américaine, moins « mendésiste », au fond. Les faits et seulement les faits ? Vieux débat. La direction de l’hebdomadaire, en réalité, suit les intuitions « centristes » de son patron qui se rêve en Kennedy français. Exit la gauche. En janvier 1964, Jean Daniel, en désaccord avec ce tournant libéral, s’en va. Il compte bien profiter de ce répit pour écrire enfin le livre sur la guerre d’Algérie qu’il rêve de publier. Il aimerait aussi rédiger un essai politique sur l’expérience cubaine, ce socialisme tropical qu’il croit encore réformable. Ou bien encore, un roman. Une fois de plus, la politique et le journalisme contrarient ses desseins.

« Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse »

Depuis deux ans, un industriel vibrionnant et visionnaire, Claude Perdriel, passionné de presse, tente de le convaincre de prendre la direction de la rédaction d’un magazine qu’il veut lancer. Les parrains du projet ? Pierre Mendès France et Jean-Paul Sartre, pas moins. Dans l’équipe initiale, on trouve aussi, un temps, François de Grossouvre, qui deviendra l’homme lige de François Mitterrand, gardien de tous les secrets du dirigeant socialiste. L’idée de l’entrepreneur : transformer un journal existant, « France Observateur », réputé proche du PSU, en grand hebdomadaire de gauche indépendant et sans tabous, « le Nouvel Observateur ». Le concept plaît à l’ancien rédacteur en chef de « Caliban ». Le 19 novembre 1964, le premier numéro du magazine sort des presses. Corinne Renou-Nativel, auteur d’une remarquable biographie de Jean Daniel (« Jean Daniel, 50 ans de journalisme », Editions du Rocher), note :

« En fait, on retrouve ses intuitions dans les grands principes de l’hebdomadaire. Mêler littérature et journalisme. Introduire la subjectivité de l’individu au service de la compréhension du monde. Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse. Pour réussir ce tour de force, Perdriel et Daniel savaient qu’il leur fallait recruter les meilleurs journalistes, des stylistes qui aiment l’info, des oiseaux rares. En fait, ce duo a traqué les talents pendant cinquante ans, au seul profit de cet objet de presse curieux qu’est “le Nouvel Observateur”. » 127c024_Ifl0JJDsqhejKY4hhPwhDYo5.jpg Jean Daniel, Katia D. Kaupp, Michèle Bancilhon, Claude Perdriel, Michel Cournot et Serge Lafaurie en février 1965, quelques mois après la création du « Nouvel Observateur ». (WILLIAM KLEIN)

En cette fin d’année 1964, les fondateurs du titre sont confrontés à leur premier grand choix politique. Dans quelques mois, le général de Gaulle va remettre en jeu son mandat présidentiel. Qui soutenir, à gauche, pour affronter le père de la Constitution de la Ve République ? Jean Daniel rêve d’une candidature Mendès France. Las, l’inspirateur de la « deuxième gauche » renâcle. Il n’est pas prêt à revêtir le costume du monarque républicain. François Mitterrand, lui, n’a pas ces états d’âme. Bon gré mal gré, Jean Daniel, sous la pression insistante de Mendès, appelle à voter pour lui. Il le fait du bout des lèvres. Mitterrand n’oubliera jamais cette réticence à son égard. Elle surgit encore en 1968, quand le pouvoir gaulliste vacille. La gauche a besoin d’un leader incontestable. Nouveau dilemme. Qui soutenir ? Mendès France ou Mitterrand ? Encore une fois, le directeur du magazine de la gauche penche pour l’ancien président du Conseil. A l’élection présidentielle de 1969, la gauche non communiste subit un revers historique. Son candidat, Gaston Defferre, fait 5 % des voix au premier tour.

Durant la décennie qui suit, Jean Daniel, comme Claude Perdriel, tire les conclusions de ce désastre. Leur journal doit à tout prix échapper aux querelles partisanes et devenir un lieu de débat et de rassemblement de toute la gauche. Pas question de négliger le député de la Nièvre. En 1974, Claude Perdriel s’engage carrément en sa faveur. Il devient une des chevilles ouvrières de la campagne électorale de François Mitterrand, cas exceptionnel dans l’histoire de la presse. De son côté, Jean Daniel se rapproche de l’étoile montante de la « deuxième gauche », le fils spirituel de Mendès France, Michel Rocard. « Le Nouvel Observateur », trait d’union des deux gauches ? La rédaction compte en effet autant de partisans de Rocard que de Mitterrand dans ses rangs. Quand les sondages donnent un avantage net au maire de Conflans-Sainte-Honorine, à la fin des années 1970, Jean Daniel ne dissimule pas son enthousiasme pour ce dernier.

Il prend définitivement ses distances avec le marxisme, même s’il a toujours considéré l’idéologie du philosophe allemand davantage comme une méthode d’analyse plutôt qu’un outil de gouvernance. Le journaliste a mis de longues années à se débarrasser de l’idée que le communisme était réformable. Il a cru, un temps, au rêve eurocommuniste d’Enrico Berlinguer, et de quelques autres, jusqu’à la publication du livre d’Alexandre Soljenitsyne, « l’Archipel du Goulag ». Quand l’écrivain russe débarque en France, Jean Daniel est le premier à lui porter soutien et admiration. Franz-Olivier Giesbert, alors au service politique, précise :

« On savait que défendre Soljenitsyne, à quelque temps de l’élection présidentielle, c’était mettre un coin dans l’Union de la Gauche et pousser les communistes à quitter l’alliance qui pouvait faire gagner Mitterrand. Jean Daniel ne s’en est pas préoccupé. Il a fait du journalisme et a reçu des tombereaux d’insultes venus de la place du Colonel-Fabien. Il était juste dans le sens de l’Histoire. » ba5e5a5_jxE6ZPHUt2w_70Zvx42ncm5O.jpg Jean Daniel dirige une conférence de rédaction. A sa droite, Pierre Mendès France, invité, et à sa gauche, K. S. Karol, journaliste. (JEAN-PIERRE REY)

Finalement, François Mitterrand est élu en mai 1981. A-t-il pardonné à Jean Daniel sa trop grande proximité avec l’écrivain russe et surtout sa méfiance à son encontre ? En tout cas, le nouveau président de la République l’invite régulièrement dans ses déplacements à l’étranger et lui accorde souvent une place de quasi invité officiel. Jean Daniel fait partie des visiteurs du soir de l’Elysée, mais il n’aura jamais la confiance de son hôte. Le contentieux est trop ancien et trop à vif. Paradoxe : en dépit de cette amitié impossible entre les deux hommes, le magazine de la gauche pâtit de son image de « journal du pouvoir ». Ses ventes baissent. Claude Perdriel, actionnaire largement majoritaire, s’en émeut. Il avait délaissé un temps le magazine, navire amiral de son groupe de presse, pour lancer, en 1977, un quotidien de gauche, « le Matin », qu’il vend en 1984. Il impose alors une petite révolution au sein de l’hebdomadaire. Il rajeunit la rédaction et fait nommer à sa tête Franz-Olivier Giesbert, partisan d’un journalisme du coup de poing à l’estomac, plus marketing, moins engagé.

Jean Daniel n’aime pas ce virage qu’il juge trop éloigné de l’ADN du journal qu’il a fondé. Entre le patron « symbolique » et le patron du capital du « Nouvel Observateur », un conflit larvé s’engage, à fleurets mouchetés. Entre Claude, l’homme des chiffres, et Jean, celui des lettres, la partie, au fil des années, va se durcir. Elle va épuiser de nombreux directeurs de la rédaction, Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Bernard Guetta, Guillaume Malaurie, tous tombés au champ d’honneur, tous tiraillés entre deux loyautés irréconciliables. Jean Daniel, au milieu des années 1990, est contraint de reconnaître que les choix de son « frère Claude » étaient les bons. L’hebdomadaire caracole en tête des magazines français. Ses unes qu’il croyait racoleuses séduisent un nouveau public, plus jeune, moins politisé. Il décide alors de se retirer sur son Aventin, se concentrant sur son éditorial et sur l’actualité des sciences humaines et de la philosophie, ses deux passions, n’intervenant qu’à de rares occasions dans la rédaction pour rappeler la « doxa » du journal. Claude Perdriel : « J’ai considéré Jean Daniel comme mon frère »

Tel un doge vénitien, il prend de la hauteur sur cette étrange République des mots qu’il a fondée. Après la mort de François Mitterrand, il se désintéresse des hommes politiques arrivés sur le devant de la scène. Son champion, Rocard, est hors jeu. Jacques Chirac ou François Hollande ? Il les connaît mal. Pour ce dernier, il sait seulement qu’il fut un temps journaliste au « Matin », avant d’embrasser la carrière politique. Avec eux, il ne peut avoir de regrets. Le grand malentendu, c’est avec Mitterrand qu’il l’a vécu. Le président, après son élection, lui aurait proposé un poste d’ambassadeur en Tunisie, puis au Burkina Faso, puis la direction du Centre Georges-Pompidou. Il aurait pu aussi intriguer pour obtenir le ministère de la Culture ou entrer à l’Académie française, sans doute la plus belle des consécrations pour l’amoureux de la langue française qu’il est. Mais aucune sirène n’a pu l’éloigner de sa famille, de son enfant de papier, ce « Nouvel Observateur » créé avec son meilleur ami, Claude Perdriel, parti sous d’autres cieux.

Le tandem Daniel-Perdriel est un petit miracle en soi par sa longévité mais aussi par l’union de deux fortes personnalités, si différentes, n’ayant comme seule boussole la défense de l’écriture, du style, de l’originalité, du talent. Qui peut se targuer d’avoir vécu pareille aventure ? Plus de quarante ans de combats, main dans la main. Pour Jean Daniel, la politique, au fond, n’était qu’un leurre. Elle ne l’a jamais distrait de son destin d’écrivain du présent, ce drôle de métier de journaliste, royaume de l’éphémère. Nul besoin d’être romancier pour faire de sa vie un roman. Messaoud Bensaïd le minotier peut être fier de son petit dernier. Il a semé de belles graines.

Serge Raffy

AGIR LOCALEMENT POUR CHANGER L' AVENIR

20 janvier 2020 / Ensemble sur nos territoires

Ensemble.jpg « C’est à l’échelon le plus local et dans la plus grande proximité que nous pourrons rénover notre démocratie », écrivent les auteurs de cette tribune. Qui en appellent à l’engagement local de toutes celles et ceux souhaitant ouvrir un nouvel horizon commun.

Les urgences écologiques et sociales concernent désormais l’ensemble de la population. Nous sommes tous interpellés par les perspectives inquiétantes de notre avenir, parce que nous sommes tous parent, frère ou sœur, voisin·e, ami·e. Les crises que nous connaissons, par leur diversité, suscitent la prise de conscience que le modèle de développement est à bout de souffle. Nous sentons ce besoin de redéfinir de nouveaux lendemains qui chantent.

Pour autant, beaucoup ne savent pas comment agir pour avoir prise sur le cours de l’histoire, qui semble toute tracée. Beaucoup d’entre nous se sentent dépassé·e·s et sans capacité d’action suffisante. Cette absence de perspective interroge le sens que nous pouvons trouver dans notre destin individuel et collectif et par conséquent nourrit les méfiances quant à la réalité de notre démocratie.

Nous devons retrouver cette dimension de notre humanité. Nous devons nourrir « l’animal politique » que nous sommes. Nous devons retrouver notre capacité à appréhender un horizon commun, et à pouvoir participer activement à sa définition et à l’atteinte de ses